L’ENTRÉE AU MONASTÈRE
L’abbesse et moi avions fixé mon entrée au monastère de A. au 17 juillet. Mon train arrivait à quatorze heures. Le couvent était proche de la gare, en pleine ville. C’était un bâtiment anodin qui ne se distinguait des maisons voisines que par un clocheton sur le toit et une plaque sur la porte : Monastère des Clarisses. Je sonnai, le cœur battant.
La sœur portière me fit franchir la clôture, et je pénétrai dans ce lieu d’où je ne sortirais plus, sauf pour d’éventuels soins chez le médecin, ou pour aller voter. L’abbesse et les sœurs m’attendaient dans la salle communautaire pour me souhaiter la bienvenue. Je ne les avais jamais vues toutes ensemble. Elles semblaient émues et heureuses de m’accueillir. Ensuite mère Anne, la maîtresse des novices, m’entraîna au noviciat afin de me montrer ma cellule et de m’aider à ranger mes affaires. Elle était toute fébrile, j’étais la première novice depuis dix-huit ans… Dans un monastère, le noviciat – lieu de transition entre le « monde » et la vie monastique – est séparé du reste de la communauté. Chez les clarisses de A., il occupe le premier étage d’une aile de bâtiment.
Je découvris ma cellule : un lit, une très petite table, un prie-Dieu. Les ustensiles de toilette, un broc et une bassine, étaient posés sur une étagère.
À côté de ma cellule se trouvait la salle commune du noviciat : trois armoires, deux tables, une quinzaine de chaises, une bibliothèque, une machine à coudre et une machine à écrire. La salle était grande, elle avait été prévue pour de nombreuses postulantes et novices. Avait-elle jamais été pleine ? Je me sentis brusquement très seule.
Mère Anne et moi allions organiser mon emploi du temps. Elle dit qu’il fallait commencer par ranger les armoires. Je ne comprenais pas bien pourquoi, mais ne posai pas de questions. Mère Anne me proposa du thé. J’avais réduit ma consommation de cigarettes depuis peu et je refusai le thé parce que je savais qu’il me donnerait envie de fumer. Elle m’invita alors à prendre une chaise et s’assit en face de moi, de l’autre côté de la grande table. Elle ouvrit un livre et me demanda si je voulais bien que nous partagions nos idées sur un passage pris au hasard. C’était une vie de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Le passage ?… Je ne sais plus, et, n’ayant pas de dévotion particulière pour cette sainte, je ne trouvai pas grand-chose à dire. D’ailleurs, j’avais du mal à parler, j’étais trop émue, et me revenaient à l’esprit les mois de liberté que je venais de vivre, sac au dos, dans le sud de la France, les contacts forts ou superficiels avec les gens que j’avais rencontrés. Tout un défilé d’images, pendant que mère Anne me parlait de la voie de l’enfance. Comme sainte Thérèse, je désirais aller à Dieu, mais je choisissais la voie franciscaine et les clarisses, dont je ne savais finalement que peu de chose. Elles étaient pauvres et humbles ; un itinéraire mouvementé et ma recherche de l’Absolu m’avaient conduite jusqu’à elles.
Je fus interrompue dans ces pensées par la cloche qui annonçait l’office des vêpres. Mère Anne me montra l’escalier des novices conduisant au chœur[1] et me précisa que je n’aurais pas le droit d’emprunter l’autre escalier. Elle me désigna ma stalle. Lors de ma retraite préparatoire à l’hôtellerie du monastère, j’avais appris à me servir de mon livre de prières Temps présent et j’essayai de me concentrer. Je n’osais pas trop psalmodier, n’étant pas sûre de ma voix. J’écoutais surtout et je regardais furtivement les sœurs. Mes sœurs, maintenant. L’office terminé, je m’assis en tailleur sur le parquet pour prier. Bien que ce fût le plein été, le chœur me parut soudain glacial, et j’eus envie de pleurer. De temps à autre, un discret toussotement ou le bruit d’une page froissée venaient rompre le silence. Je retenais mes larmes et demandai à Dieu la force et la grâce de commencer cette nouvelle vie.
Puis la cloche annonça le repas. Ma voisine de chœur, sœur Dominique, me fit signe de la suivre. Deux par deux, en silence, nous nous rendîmes au réfectoire. Après le bénédicité, mère Anne m’invita à prendre place à côté de sœur Marie. Celle-ci me rappela que le repas se déroulait en silence et m’indiqua le tiroir incorporé à la table. J’y trouvai un bol, une fourchette, un couteau, une petite et une grande cuillère, un petit torchon et une serviette. Je supposai que, selon la tradition, ces objets avaient déjà servi à une sœur avant moi et serviraient à une autre après moi. Sur la table un artichaut, un peu de compote de pommes et trois gâteaux secs. L’artichaut n’avait pas l’air très frais, mais j’avais faim, et la compote était bonne. Tout en mangeant, je remarquai que les sœurs avalaient d’énormes tranches de pain et mangeaient vite. Aussitôt le repas achevé, la sœur réfectoriaire passa une bouilloire d’eau chaude qu’elle proposa à chacune pour laver son couvert dans le bol. La plupart des sœurs refusèrent l’eau et rangèrent telles quelles leurs affaires dans le tiroir. Ne sachant que faire, je suivis leur exemple. La mère tapa deux coups légers sur la table, toutes se levèrent, débarrassèrent ce qui restait sur les tables, et se dirigèrent vers le chœur, toujours deux par deux, pour réciter complies. L’office achevé, mère Anne m’expliqua que le « grand silence » était entamé : il ne fallait donc ni parler ni faire aucun bruit. Il était vingt et une heures, le lever était à six heures.
Étourdie, l’esprit vide, je rejoignis ma cellule. Je pris le broc et allai chercher de l’eau froide au lavabo du noviciat. Une fois dans ma cellule, je restai perplexe, me demandant comment j’allais faire une toilette convenable dans des conditions aussi rudimentaires. En effet, la cuvette destinée à ma toilette était de dimensions si restreintes qu’il me fut impossible d’y poser à plat l’un de mes pieds. Je décidai de me contenter, pour ce soir-là, de me laver les aisselles et le visage, puis allai jeter l’eau dans la cuvette des W.-C. Je retournai ensuite au lavabo pour me brosser les dents. C’était à mon avis beaucoup plus simple, même si je n’étais pas censée procéder ainsi, la toilette devant se faire avec un minimum de moyens et dans la cellule. Je pensais également qu’il devait bien y avoir une douche quelque part et que je m’en informerais le lendemain.
Une fois couchée, je ne tardai guère à m’endormir, et le sommeil fut paisible. Je ne me réveillai qu’à six heures, au son de la cloche.
Envisageant avec confiance ma première journée d’aspirante clarisse, j’enfilai un jean et un tee-shirt, me passai le gant humide et un peu de crème sur le visage. Pour les dents, même chose que la veille. Je descendis au chœur par mon escalier pour les laudes, l’oraison, la messe et tierce. Je pénétrai l’une des premières dans la chapelle ; les sœurs arrivèrent une par une, notre abbesse se présenta en dernier. Bien que je ne me sois pas levée comme le faisaient les sœurs chaque nuit, à une heure, pour l’office des lectures, j’étais encore un peu endormie. Toutefois, je me concentrai très fort sur le mystère de l’Eucharistie, remerciant Dieu de m’avoir fait entrevoir la voie de la contemplation et de la solitude, qui, je l’espérais, allait me mener à Lui. J’étais heureuse d’être là, heureuse d’avoir fait le pas, d’avoir été capable de rompre avec tout ce qui m’attirait et m’avait retenue dans le vaste monde, avec la vie vaine et parfois superficielle que j’avais menée jusqu’à l’année dernière. J’avais vingt-six ans, je me sentais forte et décidée, et me mis à prier avec ferveur.
Après les offices, les sœurs se rendirent au réfectoire, deux par deux et en silence. Notre mère me demanda à voix haute si j’avais bien dormi. Comme je lui répondis sans hésiter que oui, toutes les sœurs s’exclamèrent à l’unisson : « Une première nuit de sommeil continu est un signe certain de vocation ! » Je souris, ne trouvant rien à répondre. Le petit déjeuner me parut frugal mais suffisant : café, lait et pain. Je bus du café au lait et remontai au noviciat avec mère Anne.
Le moment était venu de passer au rangement des armoires. Je regardai mère Anne les vider de leur contenu hétéroclite. Dans la première : diverses statuettes de saints, des feutres, de la peinture, des stylos desséchés, des cartes postales jaunies, des cahiers, de vieilles gravures, des ouvrages réalisés par les sœurs au temps de leur noviciat ; dans la deuxième : des chiffons, des morceaux de tissu, des pelotes de laine, des aiguilles, du fil, des draps, des serviettes et des gants usés ; dans la troisième : des bougies, de la vaisselle ébréchée, des couverts en bois et en métal, de vieilles chaussures et des bottes en caoutchouc. Mère Anne épousseta méticuleusement chaque objet, nettoya les étagères à l’aide d’un chiffon et remit l’ensemble intégralement, à la même place. Je ne comprenais pas bien le but de cette opération, mais je n’en dis rien et me contentai de regarder, puisque mère Anne ne voulait pas que je touche à ces objets.
Je songeai alors que la maîtresse des novices était déjà une vieille femme et que nous aurions peut-être l’une comme l’autre des efforts à faire pour vivre ensemble et nous comprendre. Mais je savais qu’elle m’aimait, et moi aussi je l’aimais.